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La rencontre avec mon maître

Puisqu'on parle de moi, je vais quand même vous en dire un peu plus : je suis né à Feyrolette, en Margeride, j’y ai vécu quelques temps avec mon père et mon frère. C’est aux premiers jours du printemps 2005, alors qu’on discutait, qu’on a entendu siffler et appeler. On a accouru, vu qu’en général, ce bruit là, ça signifiait que des humains voulaient nous papouiller un peu, voire, ô joie, nous donner quelques friandises.
Quand on est arrivé, on a trouvé notre proprio de l’époque et un autre individu qui n’avait pas l’air d’être très à l’aise. Vu qu’on est de bonne constitution dans la famille, on a décidé de faire un peu les pitres pour décoincer le nouveau venu. Y’avait du boulot ! Sympa le lascar, hein je dis pas, mais plutôt du genre angoissé. Et figurez-vous que c’était celui-là qui allait m’adopter !

Calin avec une petite filleC’est comme ça que quelques semaines plus tard, je débarquais chez mon nouveau proprio. Passée la tristesse de la séparation d’avec les miens, je me suis retrouvé dans mon nouvel enclos. Les voisins et les gosses du village sont venus me voir, me donner plein de bonnes choses. Du coup, je suis devenu la mascotte ! Faut dire ce qui est, les gens ici sont super accueillants et puis tout le monde s’occupe bien de moi.

Mais faut quand même que je vous dise ce qui s’est passé par la suite. Comme je vous l’ai déjà dit, mon proprio, j’l’ai tout de suite senti du genre angoissé. Ça c’est confirmé.
Il venait souvent me voir, me parler, me caresser, sympa, hein rien à dire. Par contre il arrêtait pas de m’inspecter, de la tête à la queue, des sabots au garrot. Ça devenait lourd. Un jour j’ai compris qu’il se faisait du mourron. Il connaissait rien ou pas grand-chose aux ânes et il était incapable de décrypter mes attitudes.  Il flippait à chaque fois que je le poussais avec mon nez. Je crois qu’il savait pas si c’était du lard ou du cochon.

J’ai compris qu’il fallait que je l’aide. Alors, le lendemain, quand il est venu et qu’il m’a demandé comme d’habitude si ça allait, je lui ai répondu :

« ça biche ! Toi par contre t’as pas l’air dans ton assiette, tu veux qu’on en parle ? ».

La tête qu’il a fait ! Bouche genre Tex Avery, souffle court, lèvre tombante (là, pour le coup, c’était vrai !), l’air hagard.  Il s’est mis à regarder partout et puis il m’a fixé, droit dans les yeux. Comment vous dire ? Je crois qu’il a cru un moment qu’il était en train de virer complètement cinglé.

Oh là ! On se calme ! Ici la terre ! Alors mon gros, respire ! C’est moi, c’est Baptiste !

Non mais c’est quoi ce délire ????

Quoi, quel délire ? Dis-moi ce qui te chagrine, ça ira mieux, tu verras !

Mais bien sûr ! Je vais aller dormir un peu moi, hein, j’en ai besoin. Reviendrai demain…

OK, c’est comme tu le sens hein ! Moi je suis là, je bouge pas, si t’as besoin de parler, t’hésites pas, hein. Vraiment, mon grand, t’as pas l’air bien. C’est quoi ? Le boulot ? Les gosses ? Je peux tout entendre tu sais !

C’est ça oui ! Ouh là ! Suis très très fatigué moi ! Aller faire dodo ! Oh oui !

C’est comme ça que tout a changé…

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